Ils ont entre 3 et 11 ans, et c'était trop bien !

24 Mars 2014

Ils, ce sont les enfants du Centre de Loisirs de Rouillac, à 35 kilomètres à l’ouest d’Angoulême. Actuellement, les animateurs organisent une sensibilisation des enfants à différents types de handicaps. Sollicité pour sa participation, il appartenait à notre comité de contribuer à ce projet, afin de remplir notre mission d’information. Nous avons été reçues, Brigitte Avril, voyante, et moi-même, non voyante, le 19 mars dernier. (Témoignage de Claudine Duclaud).

Claudine montre aux enfants comment utiliser le Pen Friend.

Ils étaient tous à croquer, mais nous n’étions pas venues pour cela. Nous nous étions préalablement réparti les tâches. Comme avec tout public, nous devions tenter de dédramatiser le handicap visuel, nous en étions parfaitement convenues. Or, nous nous sommes vite aperçues que l’heure était plus à la curiosité qu’à l’exagération.

C’est un bonjour solennel et unanime qu’ils nous ont adressé en entrant dans la salle où chacune de nous les attendait ; c’est avec autant d’aisance qu’ils se sont présentés par leur prénom ; et le moment venu de poser leurs questions, c’est sans hésitation et sans emphase qu’ils se sont exprimés. « C’est pas la peine de lever le doigt, Claudine elle le voit pas ».

« Est-ce que vous comprenez quand on vous décrit quelque chose » ? « Comment vous faites pour vous déshabiller si c’est un garçon qui vous emmène à la piscine » ? « Comment vous pouvez savoir l’heure » ? « Comment vous faites pour téléphoner » ? « Comment vous savez qu’il y a quelqu’un dans une pièce, est-ce que vous sentez une présence, une chaleur » ? Un vif intérêt pour la cécité se dégageait au travers des questions nombreuses, variées, parfois inattendues. La réponse se trouvait souvent parmi les différents objets vocalisés ou sonores. La montre et le réveil parlants, le Colorino (détecteur de couleurs et de lumière, le Penfriend (lecteur d’étiquettes vocales), et l’ordinateur avec lecteur d’écran, toutes ces technologies qui étaient autant de découvertes,  ont rapidement capté l’attention, attisé les curiosités, et suscité l’envie de les faire fonctionner.

« Pourquoi vous êtes aveugle » ? « Est-ce que ça vous fait mal… Mal dans le cœur » ? Aux mêmes questions posées par des adultes, ma réponse laisse habituellement sous-entendre leur indiscrétion. Mais en compagnie des enfants, me voici en train de répondre en toute sérénité, cherchant les mots et les phrases les mieux adaptés à leur âge et à leur compréhension, avouant les origines de ma cécité, et racontant ma façon de la vivre au quotidien. Ils étaient attentifs, spontanés, volubiles… Une confiance naturelle, réciproque et tacite s’était installée.

À notre agréable surprise, certains connaissaient déjà les films en audiodescription,  les livres audio, et se sont chargés d’en aviser les autres. L’un d’eux semblait s’être particulièrement intéressé aux jeux para-olympiques ; un des plus grands a souligné le rôle important des quatre sens restants chez les aveugles. Et d’ajouter que les personnes voyantes n’avaient pas une perception forcément supérieure, puisqu’elles n’utilisaient pas la totalité de leur acuité sensorielle.

Aidés de leurs animatrices et à partir de l’alphabet braille, ils avaient transcrit leur prénom sur une planchette, en collant des lentilles là-où devaient figurer les points en relief. Ils avaient donc quelques notions du principe des six points en relief avant de rencontrer Brigitte. Cependant, appliqués et désireux d’en savoir plus sur les caractères, certains ont pu expérimenter le poinçon et la tablette adaptés à l’écriture manuelle. Les plus grands se sont amusés à déchiffrer le début d’un texte ; tous ont été impressionnés par le volume d’un ouvrage entièrement transcrit en braille ; la machine à écrire en braille, ils avaient eu vent de son existence.

Leur sieste terminée, ce sont les enfants de trois à six ans que Brigitte et moi avons accueillis ensemble. Pour deux d’entre eux, nous portions le même prénom que leur mamie… Entrée en matière ou pas, leurs petites langues se sont vite déliées, intrigués qu’ils étaient par mes lunettes sombres. Des lunettes qui ne me permettent même pas de voir ! « Alors pourquoi tu portes des lunettes si tu peux pas voir avec » ? Me voilà donc en train d’expliquer que mes yeux étaient très abîmés et que je ne les montrais jamais à personne. « Même pas à nous », a suggéré une petite voix ?

« Des objets qui parlent » ! Pour les convaincre, il a fallu que chacun d’eux teste le pèse-personne, écoute l’heure, entende la couleur de son vêtement, que quelques autres enregistrent une étiquette vocale… « Pourquoi t’as pas appris le braille » ? « Alors comment tu fais pour lire et écrire » ? Ceux qui étaient trop petits pour voir l’écran de l’ordinateur ne se sont pas fait prier pour monter sur mes genoux et s’en donner à cœur joie sur le clavier. « Mais comment tu sais où il faut appuyer » ?

Avant le goûter qui devenait de plus en plus urgent, Brigitte a fait essayer les lunettes de simulation de la cécité et des différents types de mal voyance. Mais bien qu’ils connaissent eux-mêmes des personnes malvoyantes et leurs difficultés, bien que nous leur ayons montré des supports écrits en gros caractères d’imprimerie, nous n’avons pas réussi, quel que soit leur âge, à leur faire considérer la malvoyance comme un handicap visuel.

Un livret intitulé Pas cela, ceci, mentionnant les comportements à avoir ou à ne pas avoir avec une personne déficiente visuelle, a été distribué à l’intention des parents et du personnel du Centre de loisirs. Quant aux enfants, nous souhaitons vivement que petits et grands se souviennent de notre visite, et que cet échange aide les futurs adultes qu’ils sont à appréhender le handicap visuel avec simplicité et en toute quiétude. « T’y vois pas, mais t’es normale comme nous » !