Visite au musée archéologique avec Via patrimoine

26 Novembre 2014

Le 20 novembre dernier et pour la première fois, le musée archéologique d’Angoulême, installé dans l’ancien hôtel particulier que l’historien et collectionneur Jean Georges a légué à la SAHC [1], nous a ouvert ses portes pour une visite essentiellement consacrée à ses deux galeries lapidaires. Cette visite a été réalisée sur la proposition et en compagnie de Christine Olmer, médiatrice à l’association Via patrimoine, partenaire du musée.

Façade du Musée,  au 44 rue de Montmoreau

En préambule à la découverte des pierres sculptées déposées dans le jardin du musée, il était utile que Christine Olmer nous conte les principales étapes de l’histoire de la SAHC, Société Archéologique et Historique de la Charente. Créée en 1844 par Eusèbe Castaigne [2] et aussitôt dotée d’un musée, la SAHC a dans un premier temps été hébergé dans l’ancien château comtal, qu’elle a dû quitter lors de sa démolition par Paul Abadie. Les collections ont alors été exposées dans le sous-sol du Palais de justice, mais de façon si précaire qu’en 1876, la Société s’est efforcée d’obtenir du maire de l’époque une vaste salle du rez-de-chaussée de l’aile sud du nouvel hôtel de ville. Elle y restera jusqu’à la seconde guerre mondiale, bien que ce local se soit rapidement révélé d’une surface insuffisante pour contenir l’ensemble des collections.

À la fin des années 1930, Jean Georges (1855-1940), président à plusieurs reprises de la SAHC, avait légué son hôtel particulier et l’ensemble de ses riches collections personnelles à la Société, sous réserve que le musée y soit installé. « Mais l’immeuble se trouvant bien vite réquisitionné par l’occupant » allemand, « la Société ne put en prendre possession qu’après la Libération. Elle y fit peu après réaliser les aménagements nécessaires, principalement la construction dans le jardin des deux galeries destinées à abriter les collections lapidaires » [3].Terrasse, jardin et galeries

Sous l’une des galeries sont exposés les blocs de pierre datant du Moyen-âge au XVIIe siècle : modillons, chapiteaux, plaques gravées, pierres tombales et gisants… tous proviennent des fouilles et des prospections réalisées pour la plupart dans le département. Quatre éléments ont particulièrement retenu notre attention, car leur excellent état de conservation permettait une lecture tactile de leurs décors :

  • recueilli dans une église d’Auge Saint-Médard, un gisant en haut-relief sur sa longue pierre tombale, les mains croisées sur la poitrine, vêtu d’une chasuble aux plis très saillants, à la fois très lisibles pour nous et révélateurs de la sépulture d’un religieux, tout comme la galerie de cloître sculptée autour de la pierre tombale, décor typique du XIIIe siècle.
  • le tympan du XIIIe siècle sculpté en haut-relief de l’église de Champniers, trouvé à l’abandon avant de rejoindre le musée ; c’est l’une des œuvres les plus spectaculaires de la galerie, nous a précisé Christine Olmer, dans la mesure où les tympans des églises romanes étaient généralement nus ou inexistants. Au centre de ce tympan est représenté le Christ auréolé, vêtu d’une longue étole plissée, assis et pieds nus. À sa gauche un croissant de lune, à sa droite un soleil, en représentation du début et de la fin du jour ; une sculpture qui représente en fait le monde céleste, avec le Christ-roi, maître du début et de la fin de touteTympan, provenant de l’église de Champniers chose. Autour du personnage central du Christ, le Tétramorphe, dont l’aigle de Saint-Jean et le lion de Saint-Marc sont des allégories parfaitement reconnaissables au toucher.


Deux autres œuvres plus tardives, l’une du XVIIe siècle et l’autre du XIVe, ont suscité tout notre intérêt, d’une part pour leur accessibilité au toucher, d’autre part pour leur relation directe avec l’histoire d’Angoulême :

  • une plaque calcaire dont on ignore l’origine et datée de 1645, gravée de la devise [4] offerte par Charles V à la ville d’Angoulême, lors de la remise de la charte de commune en 1373, en récompense de la fidélité de la cité aux rois de France pendant la Guerre de Cent Ans. Au XVIIe siècle, ajoute Christine Olmer, il est demandé que les blasons, écussons et devises soient déposés et conservés dans des registres.
  • une dalle monumentale, en très bas relief du XIVe siècle, qui représente Guillaume IV Taillefer dans son habit de chevalier. Il est l’un des plus illustres membres de sa dynastie, mort au XIe siècle, et inhumé dans l’abbaye de Saint-Cybard, lieu sépulcral des comtes d’Angoulême. Ses pieds en forme de triangle, ses chausses côtelées, son sabre, ses mains jointes et sa cotte de mailles sont autant de détails que nos doigts ont repérés. Cette sculpture fait partie des éléments restitués pendant la tentative de reconstruction de l’abbaye de Saint-Cybard, maintes fois pillée et détruite par les Anglais.

Entourés de ces nombreuses sculptures, toutes témoins de l’histoire de la Charente, nous comprenonBuste de Sazerac de Forges aisément le souhait et la nécessité de fonder une Société Archéologique, dont le but premier était de « recueillir documents et vestiges de toute nature appartenant au passé du département, et susceptibles de l’éclairer » [4]. Rappelons que la naissance de la SAHC appartient à une époque où plusieurs sociétés savantes voient le jour.  Elles sont constituées de notables mais aussi d’érudits, de passionnés d’archéologie et d’histoire, tous soucieux de sauvegarder le patrimoine. Certaines de ces personnalités ont aimé à être représentées sur les toiles peintes du musée, ou en bustes de marbre : posé sur l’une des cheminées du rez-de-chaussée, nous avons pu discerner la finesse des détails du buste de Paul Sazerac de Forge, maire d’Angoulême de 1864 à 1870.

La seconde galerie lapidaire du jardin est entièrement dédiée à l’époque gallo-romaine. Elle abrite elle-aussi des éléments venus de tout le département, dont la mosaïque de Fouqueure, magnifique dit-on, mais difficile à appréhender pour nous. Nous lui avons donc préféré les énormes sculptures d’ornementation, découvertes lors de fouilles ou de travaux d’urbanisation dans l’ancien rempart gallo-romain d’Angoulême, long de plus de deux kilomètres, et enveloppant le plateau sur les côtés ouest et sud. Nous savons qu’Angoulême était considérée comme une ville romaine d’importance au premier siècle de notre ère. En sont témoins les statues de lions couchés et les chapiteaux sculptés de la galerie, qui ne peuvent provenir que de monuments funéraires ou civils.

« Les lions sculptés couchés sont des lions funéraires » (…) « Dotés peut-être d’une fonction protectrice, ce sont avant Exploration tactile d'un chapiteautout des animaux liminaires dont la présence marque le passage entre le monde des vivants et le monde des morts ». Entre les griffes très perceptibles de leurs pattes antérieures, les lions tiennent une tête de cerf. « Il existe des exemples avec un sanglier, un bélier ou une biche, animaux qui assurent tous, dans les croyances gauloise et gallo-romaine, la protection du défunt. Il semble donc que les animaux associés aux lions présentent les mêmes caractéristiques qu’eux et renforcent ainsi leur rôle de gardien et de protecteur » [5].

Deux types de chapiteaux nous ont particulièrement intéressés : les chapiteaux sculptés de fougères ou de feuilles d’acanthe, très reconnaissable à l’épaisse tige d’où partent des rameaux, motif très utilisé à l’époque gallo-romaine et inspiré des chapiteaux corinthiens ; les chapiteaux ornés d’imposantes  volutes à chaque angle et d’un visage sur chaque face. Sachons que ces chapiteaux surmontaient des colonnes allant jusqu’à quinze mètres de hauteur.

Du jardin que nous nous apprêtions à quitter, nos accompagnateurs et certains malvoyants ont pu apprécier les dimensions de la vaste demeure de Jean Georges, qui comprend cinq niveaux de construction : Les quatre caves du sous-sol, qui compensent la forte déclivité du terrain, et dont les portes donnent sur le jardin ; le rez-de-chaussée qui s’ouvre sur la rue de Montmoreau après un long vestibule, et qui fait l’angle avec le boulevard Winston Churchill ; deux étages aux salles spacieuses éclairées par de grandes fenêtres, et desservis par un large escalier ; le dernier étage où logeaient les domestiques. De style néo-classique, l’immeuble a été construit à la fin des années 1830, dans un quartier de la ville encore peu loti, et est entré en la possession de la famille Georges en 1886.

Alors que le terme de notre visite s’approchait, un objet insolite Patrice, dans la chaise à porteurs, attendant les porteurset rare dans les musées nous attendait au premier étage de l’immeuble : une chaise à porteurs du XVIIe siècle, « aux armes du Marquis Fusemberg d’Amblimont, chef des armées navales royales à Saint-Fort-sur-Gironde » [5]. Dans la France du XVIIe siècle, la chaise à porteurs est un signe indéniable de noblesse. Après chaque sortie, elle est déposée par les domestiques à la place qui lui est dédiée dans le vestibule de la demeure du maître. Le modèle présenté au musée a un toit de cuir arrondi et des parois de bois, vitrées sur la partie supérieure, décorées de panneaux rouges sur la partie inférieure. L’intérieur est capitonné de tissu beige, et est décoré sur le soubassement de la porte.

Sur le palier du premier étage, Christine Olmer nous a signalé la présence de deux objets luxueux : une malle de voyage en cuir espagnol et entièrement cloutée, datant du XVIIe siècle ; un cabinet à secrets en bois précieux du XIXe siècle, surmonté d’un fronton interrompu en son milieu, pour laisser place à un blason. À l’étonnement de nos accompagnateurs, plusieurs autres objets et  de nombreuses collections sous vitrines sont installés dans les immenses salles. « L’immeuble présente des collections variées, qui lui conservent, en une certaine manière l’aspect de maison de collectionneur, ou cabinet d’amateur éclairé, qui fut celui du temps où (…) le président George l’habitait » [7].

Des collections sans doute trop précieuses et fragiles pour être touchées, nous le comprenons, mais dont il est important de connaître l’existence : émaux, bronzes, faïences, céramiques et autres pièces, viennent compléter les richesses du musée, dont nous n’avons visité qu’une partie. Néanmoins, il a été fort  émouvant pour nous de pouvoir lire l’Histoire dans des pierres de notre sol charentais ; ces pierres bien de chez nous restées silencieuses pendant tant de siècles, parfois depuis l’époque de l’Iculisma antique.

[1]. SAHC : Société Archéologique et Historique de la Charente.
[2]. Eusèbe Castaigne, un des plus grands érudits charentais du XIXe siècle, à la fois historien, archiviste, archéologue, écrivain…
[3]. La SAHC, historique depuis 1844. www.sahc-charente.org
[4]. « fortitudo meas civium fides », « ce qui fait ma force, c’est la fidélité de mes citoyens »).
[5]. Le lion de Tarnac, www.culturecommunication.gouv.fr
[6]. Note du musée.
[7]. La SAHC, aperçu des collections. www.sach-charente.org