La malvoyance, côté jardin.

28 Juin 2014

L’immense majorité des personnes déficientes visuelles qui rejoignent notre comité sont atteintes d’une cécité ou d’une malvoyance acquise à l’âge adulte. L’une d’entre elles, Rohini, ne délaisse pas une seule des activités ou des sorties que nous proposons ; et bien que privée d’une partie de sa vision et de son autonomie, elle se consacre aussi à son jardin où elle nous a reçues le 21 juin dernier.

Rohini cueille des fraises dans son jardin

Il est autant de personnes malvoyantes que de situations de malvoyance : l’origine, le type, le degré de malvoyance et les répercussions sur la vie de la personne affectée, constituent toujours un cas unique. Par discrétion envers Rohini, nous ne donnerons aucun élément concernant les causes de sa basse vision.

« Rohini » ! Nous étions trop loin d’elle pour qu’elle puisse nous distinguer lorsque nous sommes arrivées. Rappelons qu’il est d’autant plus important de s’annoncer avant d’entrer, que l’on soit attendu ou non, quand on rend visite à une personne déficiente visuelle. Reconnaissant nos voix, elle s’est avancée vers la barrière, qu’elle sait situer avant de la discerner. Elle nous avait précédées de quelques instants et s’affairait à puiser l’eau nécessaire à l’arrosage du potager.

Comme tous les jardins environnants, celui de Rohini est équipé d’un puits alimenté par les eaux de la Font Noire. Le ruisseau a donné son nom à la vallée qu’il traverse, une plaine fertile de la commune de L’Isle d’Espagnac, limitrophe d’Angoulême. Une vingtaine de jardins familiaux, anciens jardins ouvriers, y sont installés, à l’écart du bruit et de l’agitation urbaine. Celui ou celle qui a loué ici quelques arpents de terre, a aménagé son petit chez soi, son petit coin de tranquillité. Les oiseaux y chantent, un ruisseau y coule, et il y faisait bon et calme en ce 21 juin.

Un zest de nature oUne magnifique rose jauneù Rohini n’a rien à craindre de la circulation automobile, où elle peut aller et venir à sa guise, où rien ne constitue un obstacle pour elle. Depuis six ans, elle a localisé les irrégularités du terrain, elle a organisé l’espace en fonction de ses goûts et de son handicap. Ici, le visiteur doit savoir que rien ne doit être modifié pour que Rohini ne soit pas déroutée, et que tout objet abandonné peut se révéler dangereux pour elle.

Fait exprès ou non, les tons contrastés des roses aident à les distinguer, dans le large massif situé tout près de l’entrée. Depuis le mois d’avril, différentes rose s’épanouissent successivement, les unes offrant généreusement leur corolle au soleil, d’autres palpitant dans leurs boutons prêts à éclore. Sur un arceau, d’autres encore semblent s’être faufilées à travers le feuillage abondant du chèvrefeuille, entrelacé aux tiges du rosier.

Prochainement, le parfum du chèvrefeuille fera se tourner les regards.  À quelques pas, sitôt avoir cueilli chacune une feuille de menthe, nous l’avons froissée dans le creux de nos mains pour mieux en apprécier l’arôme. Rohini en parfume son thé, et si peu que nous la connaissions, elle doit certainement avoir une recette bien à elle qu’elle saurait nous enseigner.Salades et tomates

Si la malvoyance ternit les couleurs et les changements de saison, le potager, qui occupe une grande partie du jardin, est là pour rappeler que le printemps s’achève : quelques petites fraises attardées mais succulentes, l’ail qu’il faut arracher, les haricots verts prêts à fleurir, les gousses des petits pois à cueillir ou en formation, oignons et pommes de terre… Et des tomates, dont Rohini a rapporté la semence d’un voyage en Inde pour les ajouter à ses semis, sur l’un des côtés du potager.

Qu’est-il de plus banal en matière de jardinage ? Rohini ne voit pas les graines, elle doit les trouver du bout des doigts, les répartir sur une surface donnée, effleurer, du bout des doigts encore, la terre pour savoir si les jeunes pousses ont vu le jour. Rohini a souvent besoin de toucher pour savoir, et donc besoin de temps, de beaucoup plus de temps qu’une personne voyante pour arriver aux mêmes fins. La malvoyance comme la cécité ralentit les gestes les plus simples. C’est souvent le lot quotidien des déficients visuels, que de faire accepter le rythme de vie que leur impose leur handicap.

Parce qu’elle est malvoyante, Rohini est obligée de ranger méticuleusement ses outils afin de les retrouver avec plus de facilité. Un petit cabanon, dont disposent tous les jardins de la Font Noire, lui permet de remiser tout son outillage, ses réserves de terreau et d’engrais biologiques. Sur les bords du toit, des gouttières conduisent l’eau de pluie recueillie à un récupérateur d’eau : Rohini tient à respecter autant que faire se peut l’écologie dans son jardin..

Mais le jRohini, Claudine et Brigitte se prêtent de très bonne grâce à la photo.our de notre visite, quelques chaises, un parasol, des sablés et du jus de pamplemousse nous attendaient aussi dans le « bungalow ». Cela méritait bien une photo… Sans hésiter, Rohini a mis le jardinier voisin à contribution. Il s’est alors exécuté en sollicitant « une risette » de notre part, en échange de ses bons services.

Les jardins familiaux, comme les premiers jardins ouvriers, continuent de favoriser le lien social et la convivialité. C’est aussi ce que nous recherchons et trouvons au sein de notre comité. Mais dans quelque contexte que ce soit, nous tenons, comme Rohini, à pratiquer une activité et refusons d’être assignés à notre handicap.