Au palais municipal, avec Via patrimoine.

18 Juin 2014

Depuis 1868, le somptueux hôtel de ville d’Angoulême se dresse sur le site de l’ancien château comtal. Nous l’avons visité, le 11 juin dernier, avec Christine Olmer, de Via patrimoine. Grâce aux nombreux éléments accessibles au toucher, nous avons perçu le luxe de l’édifice et le talent de l’architecte Paul Abadie.

Salon d'honneur, découverte de la cheminée.

Fondé en 1228 par les Lusignan, le château comtal d’Angoulême est cédé en 1842 à la ville par le département. Entre 1858 et 1868, Paul Abadie effectue d’importants travaux de démolition, souvent contestés, qui n’épargneront que le donjon des Lusignan (XIIIe siècle) et la tour des Valois (XVe siècle). Il se propose d’édifier sur ce site prestigieux et historique, un hôtel de ville majestueux de style éclectique, représentatif du pouvoir municipal, et emblématique de la prospérité du Second Empire.

Assis sur les banquettes du parvis, et faisant fi du bruit de la circulation automobile, nous avions devant nous la façade de l’aile Nord de l’hôtel de ville d’Angoulême, façade principale sur la décision de Paul Abadie. Longue de 150 mètres, l’aile Nord renferme essentiellement les bureaux du maire et de ses adjoints, quelques salles d’attente et annexes. Au centre de la façade et au-dessus du porche d’entrée, s’élance le beffroi, d’environ 50 mètres de hauteur, qui symbolise et magnifie à la fois le pouvoir municipal. Le haut-relief du tympan de la porte de la tribune représente d’ailleurs l’octroi de la charte de commune à la ville d’Angoulême par le roi Charles V en 1373.

Du haut du premier étage du beffroi, dans la tribune qui domine la place de l’hôtel de ville, c’est malgré tout le videLa porte du balcon et ses vitraux. qui continue de régner pour les personnes déficientes visuelles. Néanmoins, nous comprenons aisément que Paul Abadie ait conçu cette tribune « comme le lieu du contact privilégié entre les édiles et la population, mais un contact hiérarchisé : les discours et proclamations sont prononcés depuis l'étage » (…) [1]. En outre, l’architecte a voulu une tribune couverte car selon lui, en cas de précipitations, l’utilisation d’un parapluie nuit à la prestance de l’orateur.

Les vantaux de la porte qui accède à la tribune sont composés de vitraux dessinés par Paul Abbadie et réalisés par Alfred Gérente, peintre-verrier parisien. Dans son projet d’origine, l’architecte souhaitait en équiper toutes les baies des salons d’apparat, mais le coût trop élevé l’en a empêché. Au fil de notre visite et à maintes reprises, nous comprendrons qu’en effet, Paul Abadie voulait « le plus beau, le meilleur matériau, les artisans les plus reconnus, la décoration la plus luxueuse » [2] pour la réalisation de son projet.

Dans la pierre des murs adjacents, sont sculptés des feuillages parsemés de fruits en forme de pommes de pin, eux-mêmes dessinés par Abadie et selon sa propre inspiration. Nos mains s’y sont attardés quelques instants, et ont pu y lire la finesse et la délicatesse de la sculpture.
Nous avons reEntrée nord, la grille en fer forgé.trouvé, dans le fer forgé de la balustrade, les mêmes motifs que nous avions touchés sur la grille du porche d’entrée : volutes, labyrinthes, marguerites. Les décors de feuillages et de fleurs nous accompagneront tout au long de notre visite.

À partir des dessins de Paul Abadie, les travaux de ferronneries ont été confiés aux serruriers d’art J. Everaert de Paris et à la maison Gauguié d’Angoulême. De véritables œuvres d’art, comme nous l’avons constaté avec la grille de la façade Nord, la plus accessible pour nous. « Cette porte pour la beauté du dessin et la perfection du travail peut rivaliser avec les plus belles œuvres de serrurerie que l'on connaisse » [3]. Signalons par ailleurs que le budget initialement réservé aux ferronneries a presque dû être décuplé pour permettre leur exécution.

Tout comme la grille de l’aile Sud, la grille de l’entrée principale, côté Nord, ouvre sur la vaste cour carrée, entourée d’un ensemble éclectique de bâtiments insérant les deux tours médiévales. Contournant les clauses de cession du château comtal à la ville en 1842 (le caractère « monumental et historique » des bâtiments devait être respecté), le conseil municipal, en 1859, autorise l’architecte à détruire le Logis des Valois. Abadie fait alors ériger à son emplacement l’aile Est de l’hôtel de ville. Aujourd’hui encore, l’aile Est et l’aile Ouest ont conservé leur fonction administrative. À l’aile nord du pouvoir de style néo-médiéval, fait face l’aile sud de style Renaissance, renfermant les salons consacrés au faste et à la représentation.

« Un soin important est apporté aux détails : peintures, sculptures, parquet. Rien n’est assez beau pour décorer ces magnifiques salons (…) » [2]. Cependant, nous ne mentionnerons ici que les éléments qui Salle des mariages, les boiseries.nous étaient perceptibles, et les indications apportées par Christine Olmer. Les murs de la salle des mariages sont entièrement recouverts de panneaux de bois, parsemés de cadres très moulurés, avec un fond bleu décorés de fleurs de lys dorées ; le plafond est décoré à l’identique. Il se dégage, de cette salle quasiment insonorisée, une ambiance beaucoup plus douce, beaucoup plus feutrée que celle des lieux que nous avons traversés pour y accéder. Le velours ajoute à cette ambiance : il recouvre les banquettes et les fauteuils du mobilier, abondant et cossu ; les rideaux aussi sont de velours. Les sculptures de l’encadrement des portes représentent des oves reliés par un ruban, motifs emprunté à l’Antiquité, souvent repris au cours de l’Histoire, et repris ici par Abadie. Une large cheminée de marbre rose porte, au centre de son rabat, le blason aux armes de la ville d’Angoulême, sculpté dans un faible relief ; à chaque extrémité du linteau, un chandelier de bronze de style Empire représente un soldat du Moyen-âge en armure ; au centre, le socle de l’horloge est surmonté de la sculpture d’un combat équestre. Comme tous les salons d’apparat de l’hôtel de ville, le sol de la salle est recouvert d’une marqueterie de bois précieux exotiques (bois de rose, cerisier noir, ébène…).

Une porte de la salle des mariages ouvre sur le salon d’honneur, qui occupe tout le pavillon Sud de l’édifice. Une salle immense, avec une seule élévation de plafond, et dont la résonnance nous a fait prendre conscience de son volume, dès notre entrée. Le salon d’honneur est dédié à l’apparat, aux réceptions (on vient à l’hôtel de ville pour être vu), au bal ; une tribune en surélévation, aujourd’hui masquée d’un rideau rouge, était réservée aux orchestres. Les velours du dossier des fauteuils sont marqués de la lettre A, monogramme de la ville d’AngoSalon d’honneur, vue générale.ulême, inspiré du XVIe siècle ; dans le bois précieux du sommet des dossiers, on retrouve à nouveau la sculpture du blason de la ville ; fauteuils et banquettes, dessinés par Abadie,  sont réalisés par des fabricants de mobilier royaux. Tout comme dans la salle des mariages, des rideaux de velours épais sont accrochés aux grandes baies vitrées. Malgré les explications détaillées de Christine Olmer, il nous a été difficile de saisir la technique du marouflage, utilisée par Paul Abadie pour ajouter à la théâtralité du salon. Au plafond, sur les panneaux de bois des trumeaux ou du dessus des portes, est peint un décor imaginaire, de fleurs, de feuillages, d’arabesques, d’angelots voltigeant à travers les végétaux, et reliés par des rinceaux.

Sculptée par Léon Baleyre, la monumentale cheminée « en pierre et marbre du salon d'honneur constitue le point d'orgue de la décoration somptueuse voulue par Paul Abadie pour l’aile de réception » [4]. Cette cheminée comporte des sculptures que nous avons pu explorer de nos doigts : à chaque extrémité, deux colonnettes de marbre rose veiné, aux chapiteaux ornés de feuilles de chêne, sont séparées par un rabat sculpté de roses, de marguerites et de feuillages ; Les chapiteaux soutiennent un linteau où alternent des sculptures de lions et de végétaux abondants ; inaccessibles, deux colonnettes plus fines sont dressées de chaque côté de la hotte de la cheminée, ornée d’une horloge et d’un long miroir ; deux élégantes cariatides féminines aux bras levés prolongent les colonnettes ; elles soutiennent une corniche qui touche le plafond et qui porte, elle aussi, les armoiries d’Angoulême.

Classé aux Monuments Historiques, le palais municipal de Paul Abadie a connu, de septembre 2013 à février 2014, d’importaSalon d’honneur, le groupe très attentif.nts travaux de restauration sur sa façade Nord. Traitées contre les lichens puis nettoyées à l’argile, la pierre blanche de Charente et les ornementations ont retrouvé leur éclat initial ; les boiseries ont été repeintes du même rouge lumineux d’origine ; un vitrage typique du XIXe siècle, légèrement onduleux et translucide, a remplacé les vitres anciennes ; des travaux de forge ont su « redonner une jeunesse aux châssis, poignées, espagnolettes, crémones et autres ferronneries d’époque » [5] ; le chantier a pris fin avec le remplacement ou la restauration des vitraux.

« Magnifique » ! C’est le mot qui circule sur toutes les lèvres depuis que l’hôtel de ville a dévoilé son nouveau visage au public.

[1]. L’hôtel de ville d’Angoulême, histoire de l’édifice et de ses abords, page 84, éditions Via patrimoine.
[2]. Angoulême.mag, février 2009.
[3]. Extrait du journal Le Charentais, 12 et 22 mars 1865.
[4]. L’hôtel de ville d’Angoulême, histoire de l’édifice et de ses abords, page 76, éditions Via patrimoine.
[5]. La Charente Libre, 28 novembre 2013.