Via patrimoine expose les maquettes de nos châteaux disparus

23 Avril 2014

Appréhender l’architecture n’est pas chose aisée pour les déficients visuels. Via patrimoine a su y remédier. Le 16 avril dernier, nous avons pu toucher les maquettes de deux châteaux forts d’Angoulême, maintenant disparus. Tout en écoutant les commentaires de Christine Olmer, médiatrice à Via patrimoine, plus de trois siècles d’histoire se sont déroulés sous nos doigts.

Christine Olmer fait toucher la maquette aux participants.

Depuis 1987, l’association Via patrimoine est chargée de la gestion du  label « Pays d’art et d’histoire de l’Angoumois ». Parmi les nombreux objectifs qu’elle s’est fixés, l’association souhaite transmettre la connaissance du patrimoine auprès d’un large public. Elle est donc amenée, en présence de personnes handicapées, à repenser l’accessibilité des activités qu’elle propose. C’est ainsi que les maquettes du château comtal et du Châtelet d’Angoulême, habituellement préservées sous cloche, ont été mises à notre disposition.

Nous nous étions donnés rendez-vous dans la cour de l’hôtel de ville, édifié par l’architecte Paul Abadie de 1858 à 1868, sur le site de l’ancien château comtal du XIIIe siècle. Les maquettes étaient exposées dans une salle du troisième étage du donjon des Lusignan. Avec la tour des Valois, ce donjon constitue l’un des deux seuls vestiges que l’architecte Paul Abadie a conservé de l’immense château médiéval, et intégré au nouvel édifice.

Nous avons parfaitement perçu le volume imposant que représentait le château comtal en parcourant de nos doigts les différentes pMaquette du château comtal.arties de sa maquette. Nous avons pu distinguer, par ailleurs, les arêtes et les côtés irréguliers du donjon des Lusignan, haute tour polygonale, et localiser l’éperon défensif de son sommet, tourné vers le nord, « destiné à briser ou dévier les boulets de pierre des assaillants » [1]. Actuellement, les ailes de l’hôtel de ville venant s’appuyer sur ses parois, l’architecture du donjon est difficile à appréhender de l’extérieur.

Le donjon des Lusignan était avant tout une tour militaire, défensive. Ses vingt-cinq mètres de hauteur en témoignent, tout comme ses murs d’une épaisseur de trois mètres, sans fenêtres, et seulement percés de puits de jour perceptibles au toucher. L’intérieur de la tour était dénué de tout décor, à l’exemple de la salle où nous nous trouvions, probablement une salle des gardes. Sa voûte en cintre légèrement brisé est-elle aussi d’une extrême simplicité pour son époque de construction.

Le donjon des Lusignan a été construit à l’initiative d’Isabelle Taillefer, dernière du nom de la première dynastie comtale d’Angoulême. Veuve du roi d’Angleterre Jean sans Terre, elle épouse en secondes noces Hugues X de Lusignan, comte de la Marche, en 1220. Acclamée par les Angoumoisins à son retour d’Angleterre, Isabelle « a gardé du temps où elle était reine une estime certaine d’elle-même » [2] ; elle veut, avec la construction d’une tour imposante, montrer ostensiblement son rang de comtesse d’Angoulême et de reine, ainsi que la richesse et le pouvoir de la famille comtale.

Le donjon, encastré dans l'hôtel de ville.Avec sa forme polygonale, radicalement différente de celle des autres donjons de l’époque romane, d’un volume et d’une hauteur imposants, le donjon des Lusignan symbolisait donc la toute puissance des comtes d’Angoulême. Cependant, en 1242, la reconquête des territoires du Poitou par les armées de Saint-Louis met fin au pouvoir féodal d’Isabelle et d’Hugues X de Lusignan. C’est d’ailleurs à cette même époque que Saint-Louis fait construire le Châtelet, destiné à marquer la présence et l’autorité royale dans la ville.

Détruit en 1889 pour construire les nouvelles halles, il ne reste rien du Châtelet d’Angoulême. Seule la maquette, réalisée à partir d’anciens plans, des fouilles archéologiques et de documents divers, pouvait nous aider à comprendre sa structure et son architecture. Aussi vaste que le château comtal, le Châtelet était entouré de remparts défensifs crénelés. Ses quatre tours rondes d’angle, dont une plus imposante, formaient, avec les quatre murs qui les reliaient, une structure trapézoïdale, qui enserrait une cour intérieure. Les murs de courtine, d’une hauteur égale à celle des tours, permettent de dater de façon formelle ce château fort du XIIIe siècle.

Le Châtelet s’élevait à un point stratégique de la ville haute. De cet édifice défensif, on pouvait surveiller le château comtal  situé à environ trois cents mètres, et toute la vallée de la Charente. Le Châtelet gardera sa fonction défensive jusqu’à la fin du XVe siècle, avant de devenir une prison royale.

La mort d’isabelle en 1246 et celle de son mari en 1249, ne marquent pas la fin de la dynastie des Lusignan. Elle s’éteindra progressivement au fil des années. Vers 1450, le comte Jean de Valois entreprend d’ériger la deuxième tour du château médiéval, actuellement encastrée dans les murs de l’hôtel de ville. C’est dans cette tour que naîtra Marguerite de Valois, sœur de François Ier, et fille de Louise de Savoie et Charles d’Angoulême, en 1492. On l’appelle indifféremment tour des Valois ou tour Marguerite.

Nous n’aurions sans doute pas pu nous l’imaginer telle qu’elle était en son époque, sans toucher sa représentation miniaturisée. Ronde, moins haute que la tour maîtresse du château, parsemée de larges ouvertures, la tour des Valois se distinguait du vieux donjon par son élégance et sa fonction résidentielle. À la fin du XVe siècle, les quereMaquette de la tour des Valois.lles et les enjeux militaires s’étant estompés, la tour des Valois était dispensée d’une fonction défensive, et les comtes pouvaient  vivre au château. « Conçue en même temps que le logis des Valois (…) », la tour des Valois « constitue avec lui et l'aile d'Épernon qui lui est accolée au XVIe siècle, un ensemble résidentiel de qualité, révélateur d'un nouvel art de vivre dans la société aristocratique de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance » [3].

À l’aide de la maquette, nous avons rapidement localisé le Logis des Valois, au toit très pentu, reliant les deux tours, et communiquant avec la tour Marguerite. Sur les parois du bâtiment, des tourelles hémicirculaires renfermaient les escaliers extérieurs, qui permettaient de desservir les quatre étages, tout en libérant de l’espace à l’intérieur du pavillon. Enfin, nous avons très bien discerné le logis d’Épernon, aile ouest du château, « œuvre nouvelle à bien des égards par son souci du bien-être et de l’agrément » [4].

L’érection de ces monuments disparus s’inscrit inévitablement dans le contexte historique d’Angoulême, mais également des territoires bien au-delà de la ville. Le commentaire de Christine Olmer, agrémenté de nombreuses anecdotes, nous a donc fait voyager du Poitou à l’Angleterre et à la Navarre, de la fin  du XIIe siècle au début du XVIe, et fait revivre les personnages qui se sont illustrés pendant cette période. Ainsi nous sommes-nous laissés compter l’origine de la dynastie Taillefer, la personnalité d’Isabelle, la première fondation de la commune d’Angoulême par  Jean sans Terre, la puissance et l’effondrement des Lusignan, alors que sévissait la Guerre de Cent Ans. De la dynastie des Valois, nous n’oublierons ni les manipulations de Louise de Savoie pour que son fils François Ier accède au trône de France, ni les pressions que celui-ci exerçait, pendant son règne, sur sa sœur Marguerite. Mais c’est sans doute elle, Marguerite de Valois, qui nous a inspiré le plus de sympathie et d’admiration.

En préambule à une prochaine visite guidée qui s’attardera entre autre sur la façade nord de l’hôtel de ville récemment restaurée, un moulage du tympan de l’entrée principale était exposé au rez-de-chMoulage du tympan.aussée de la tour des Lusignan. Il sera prochainement exposé au public, tellement le tympan d’origine est difficile à distinguer. Ce tympan a été sculpté lors de l’édification de l’hôtel de ville, et relate un évènement majeur de l’histoire d’Angoulême : la remise des clefs de la ville à Charles V en 1373.

Cette sculpture est d’autant plus accessible au toucher qu’il s’agit d’un haut-relief. Deux personnages sont sculptés sous l’arc brisé supérieur : à droite, une femme vêtue d’une tunique à grands plis, et de chausses typiques du Moyen Âge. Elle doit être considérée comme l’allégorie de la commune d’Angoulême ; à gauche, un personnage couronné et dont l’habit est orné de fleurs de lys représente Louis V, posant sa main gauche sur le blason d’Angoulême. Nous avons pu distinguer assez aisément la partie détériorée de la sculpture. Plusieurs éléments sont manquants : les doigts de la main de Charles V, l’avant-bras droit de la femme, le coussinet où étaient posées les clefs de la ville que Charles V venait recevoir. Au-dessus de la scène, sur une banderole tenue par un ange et posée sur une épaule de chaque personnage, est gravée la devise d’Angoulême : « Fortitudo mea civium fides » (« Ce qui fait ma force, c’est la fidélité de mes citoyens »).

À l’image de nombreuses mairies françaises, la mairie d’Angoulême arbore un évènement important de l’histoire de la ville. Paul Abadie a choisi de représenter l’affirmation du pouvoir municipal, alors qu’Angoulême venait de se libérer de la domination anglaise. Aussi judicieux soit-il, le choix de Paul Abadie nous console difficilement des profondes mutilations subies par le château comtal au XIXe siècle.

[1]. L’hôtel de ville d’Angoulême, Histoire de l’édifice et de ses abords, page 46, Dans la cour de l'hôtel de ville.éditions Via patrimoine.
[2]. Angoulême, monuments disparus, page 75, éditions Via patrimoine.
[3]. L’hôtel de ville d’Angoulême, Histoire de l’édifice et de ses abords, page 50, éditions Via patrimoine.
[4]. Angoulême, monuments disparus, page 77, éditions Via patrimoine.