Visite des fonds patrimoniaux de la Bibliothèque d'Angoulême

26 Janvier 2013

Un livre ancien est un objet rare et précieux. Relié de cuir, il suscite une envie irrésistible de le toucher. Anne-Marie Arnoux, responsable des fonds patrimoniaux à la bibliothèque municipale d’Angoulême, nous a proposé une découverte tactile de plusieurs de ces livres, pour en expliquer les techniques de fabrication. Témoignage de Claudine Duclaud, non voyante.

Divers livres anciens

Aujourd'hui aveugle, mon émotion reste grande quand un livre, parfois passé pendant cinq cents ans de main en main, vient enfin se glisser entre les miennes. Tout comme avant, je ressens le désir et le plaisir de caresser les cuirs des reliures.

Mais le temps et l’histoire ont parfois endommagé leurs témoins. Aussi, des parchemins, des peaux de buffle, de veau et de chèvre, dont nous avons apprécié la texture, sont utilisés pour la restauration des ouvrages. Quel sera le devenir de cet ouvrage relié de cuir et au dos béant, dont mon pouce compte les cahiers de feuilles décousus, après que mes mains se sont  posées sur ses plats; ont parcouru de l’index ses chasses et sa gouttière, ont effleuré sa tranchefile fragile; ont senti dans leurs paumes les renflements de son dos.

Livre à restaurerChaque renflement, précise Anne-Marie Arnoux, correspond au nerf d’animal utilisé pour attacher les cahiers de feuilles préalablement pliées, cousues et massicotées. Mais la volonté de laisser les nerfs apparents appartient au relieur, et répond à des questions de modes ou d’esthétique.

Les reliures lisses et sans la moindre aspérité sont généralement réalisées en peau de veau. Très fragiles, elles étaient réservées au XVIIIe siècle aux livres les plus précieux. Lorsque les peaux étaient de mauvaise qualité, les relieurs recouraient à l’acide qui creusaient et tachaient le cuir, pour en  masquer les imperfections. Des peaux ainsi traitées, on obtenait le veau marbré. Quant à la  basane, elle était utilisée pour fabriquer la reliure des livres plus communs.

Dorures au dos de livres

C’est le raffinement de ce petit livre relié au maroquin rouge qui a sans doute le plus flatté la pulpe de mes doigts et aiguisé leur perception. Mais je garde également la mémoire des autres cuirs et des dorures en relief, apparues dès le XVIe siècle,  sur le plat supérieur des livres, et représentant les armes de leurs  possesseurs. Après la Renaissance, lorsqu’on a placé les livres sur des rayonnages, les dorures ont été pratiquées sur le dos des ouvrages.

 

Les fonds patrimoniaux de la bibliothèque comptent également plusieurs livres moins luxueux. Les uns reliés de parchemin, qui, n’étant pas collé sur une plaque de carton, s’est gondolé au fil du temps ; certains portant une reliure seulement estampée à froid ; d’autres dont les bords n’ont reçu ni la peinture ni la dorure qui les protègent de la poussière ; d’autres encore qui rassemblent des cahiers non massicottés, et qui laissent dépasser de leur reliure l’irrégularité de leurs pages épaisses, dont la texture rappelle étrangement celle du chiffon, matériau de base pour la fabrication du papier.

Aux XVIe et XVIIe siècles, l’Angoumois est un grand centre de fabrication du papier. Anne-Marie nous brosse alors l’historique de cette florissante industrie ; en 1539, naît le premier moulin à papier, le Moulin du Verger, à Puymoyen ; en 1656, soixante- six moulins fabriquent du papier en Angoumois ; c’est en 1685, lors de la Révocation de l’Édit de Nantes et du départ des papetiers protestants pour la Hollande que commence le déclin des papeteries charentaises.Les amours de Sapho et de Phaon

Les livres confisqués aux émigrés protestants, tout comme ceux de l’Église confisqués lors de la Révolution Française, représentent une partie importante des fonds patrimoniaux de la bibliothèque. Bien qu’imperceptibles au toucher, il est émouvant de rencontrer les ex-libris apposés sur la page de titre de ces ouvrages. Citons, par exemple, celui de l’Ordre des Frères Mineurs d’Angoulême. Ce sont les incunables, datés de 1450 à 1500, qui constituent le fonds le plus ancien de la bibliothèque. Parmi eux figure une édition du Roman de la Rose. On déplore et on  ne s’explique pas encore l’absence de manuscrits médiévaux, alors que la Charente comptait plusieurs abbayes riches et puissantes.

Outre les travaux de restauration, le nettoyage et le cirage des livres anciens s’imposent, pour que la bibliothèque poursuive sa mission de conservation et de transmission aux générations futures. Après avoir touché les cuirs délicats et feuilleté les papiers d’antan, je fais le vœu de connaître un jour les techniques de rénovation. J’avoue éprouver la frustration de ne plus pouvoir lire leurs pages; les livres anciens m’ont cependant parlé, intimement parlé.